Aller à la rencontre du public est toujours une expérience stimulante pour une autrice. Le 18 mars dernier, j’ai eu le plaisir d’échanger avec un public madrilène et français lors d’une lecture organisée par France-Madrid, l’école de français bien connue de la capitale espagnole.
Parfois on me demande pourquoi, moi, issue du pays du Festival d’Avignon, de Molière, Pagnol et tant d’autres, j’écrirais en espagnol pour un public hispanophone. Laissez-moi vous expliquer pourquoi.
Ces dernières semaines en France ont été particulièrement riches en actualités sur les violences sexuelles. Chaque fois, je vois les mêmes débats surgir, les mêmes constats, les mêmes complaintes, les mêmes incantations et si peu qui bouge… jusqu’au prochain scandale.
Deux affaires secouent les médias et révulsent le public: l’affaire Patrick Bruel ( chanteur star accusé par plus de 30 femmes d’abus sexuels et de viols) et l’affaire Lyhanna ( fillette de 11 ans assassinée cette semaine par un pédo-criminel impliqué dans plusieurs affaires dont une plainte pour le viol d’une autre fillette depuis 2024… toujours sans action du parquet d’Auch ( Gers) ).
Ces scandales nous ramènent à une triste réalité française : la violence de genre, la violence patriarcale au sens large (y compris la criminalité anti LGBTIQA++) est un sujet qui peine encore à trouver écho dans la culture française. Par manque de pédagogie, par manque de médiatisation et par manque de volonté politique.
Comme le disait très justement un journaliste police-justice du magazine Marianne, si un ouvrier tuait un patron tous les deux jours, ce serait le branle-bas de combat au gouvernement.
En France:
un enfant meurt tous les 5 jours sous les coups de ses parents
une femme est féminicidée tous les 3 jours
1 enfant violé.e toutes les 3 mn
1 enfant sur 10 français a été victime de violences sexuelles,2/3 sont des filles et la majorité des cas a lieu avant l’age de 10 ans et dans 75% des cas, la victime connait son agresseur.
10% des victimes de violences sexuelles portent plainte et parmi elles 10% aboutiront à une condamnation.
Des affaires de viols pédophiles sont encore en investigation 8 ans après, et pendant ce temps, les prédateurs sévissent en toute liberté, à l’instar de J.Barella, le meurtrier présumé de Lyhanna, 11 ans. Il faisait l’objet d’une plainte parfaitement documentée pour le viol d’une autre fillette, Rosa, depuis 2024, mais le parquet d’Auch n’avait pas activé la gendarmerie locale pour l’appréhender. Pire, la mère fut menacée de poursuites pour harcèlement par la gendarmerie, car elle téléphonait trop souvent au goût des gendarmes.
Si on vole le scooter du fils d’un président français, le lascar est retrouvé et arrêté sous 48h. Si une personne est victime d’inceste, il y en a pour des années.
Cette fois, la France n’en peut plus. J’observe un mouvement de colère qui me rappelle l’affaire de la Manada en Espagne. Le Président et le gouvernement ne semblent pas avoir compris, ni les autres politiques de tous bords, chacun.e y allant de sa mesurette cache-sexe.
Le système judiciaire et pénitentiaire français est un des plus pauvres d’Europe. La Cour Européenne a condamné plusieurs fois l’Etat français pour ces défaillances. Certes, les budgets augmentent, les lois patriarcales qui datent parfois de Napoléon se sont modernisées mais elles ne sont pas encore suffisamment appliquées, faute de forces vives dans le système, faute de formation des personnels et surtout de prévention des préjugés et biais cognitifs au sein des institutions. On est encore très loin du modèle espagnol.
Résultat, nombre de victimes restent sur le carreau. Beaucoup se taisent toujours ( par peur) . Les affaires sortent au compte-gouttes. Je connais une personne victime d’inceste qui a vu son affaire » classée sans suite» alors qu’il y avait plusieurs victimes du même violeur dans sa famille. Celles qui osent enfin porter plainte voient les délais absurdes et les classements sans suite doubler la peine. A quoi bon aller porter plainte? Pourtant, c’est la plainte qui permet à la police d’arrêter les prédateurs.
La violence de genre est parait-il «grande cause nationale» depuis l’arrivée de Macron au pouvoir (il y a 8 ans déjà) , et pourtant rien ne va. Des commissions font des propositions qui ne sont quasiment jamais suivies d’effet.
Dans le monde du cinéma, des médias et des arts en général, les prédateurs trouvent encore des soutiens, y compris parmi des femmes de pouvoir (généralement, des stars de la génération des boomers). Il suffit de voir les tribunes de soutien à Depardieu signées par Catherine Deneuve , Fanny Ardant… avec pour arguments « moi , je n’ai rien eu, donc ce n’est pas possible », ou encore « on n’a plus le droit de draguer dans ce pays ». On croit rêver.
Le président Macron, notoirement faux jeune ( il a culturellement l’âge mental d’une boomeuse comme son épouse) , avait même décrété que «Depardieu était source de fierté pour la France»; quelle France ? Celle des plus de 90 ans ?
Mme Macron ( elle-même victime de cyberharcèlement par une malveillante influenceuse MAGA qui fait courir la rumeur qu’elle est un homme ! ) a qualifié de « sales connes » des féministes qui interrompaient le standup d’ Ary Abittan , acteur accusé par une ex partenaire de viol anal, cas non abouti «faute de preuves suffisantes». C’est pourtant la police qui cette fois, avait convaincu la jeune femme de déposer plainte ( elle voulait seulement faire une main courante).
On confond tout, le consentement, la drague , les violences sexuelles, la liberté d’expression, la présomption d’innocence ( droit pénal) , le principe de précaution ( droit du travail) , l’emprise, la sidération, que le viol est une question de pouvoir.
En France, les affaires de violence sexuelles sont généralement médiatisées lors de cas sensationnalistes qui feront le beurre des chaînes d’info une semaine ou deux, un mois ou deux: s’il y a des stars, des familles de l’intelligentsia parisienne, ou des petites filles en général blanches , jeunes et jolies, ou des crimes atroces impliquant des étrangers en situation irrégulière.
En France, les victimes font mieux de se taire, car elles vont perdre leur boulot illico. Par prévention, des médias ( notamment de théâtre), dont la chaine leader TF1 envoyait des journalistes hommes interviewer Patrick Bruel car on savait qu’il était « risqué » d’envoyer des reporters femmes. C’est dire le niveau de menace que représentait le personnage. TF1 préférait exclure ses employées femmes plutôt que de les protéger ou de recadrer l’invité concerné. Pour les protéger, on empêche les femmes de travailler et donc de développer leur carrière. C’est plus simple.
Cette semaine, je regardais l’émission de M6 «Appels à témoins». On revenait sur le cold case d’un homme travesti la nuit, retrouvé égorgé sur 22cm , avec un couteau jeté à 3 mètres sans empreintes. Et la gendarmerie avait décrété que c’était un suicide ! Ces gendarmes sont-ils idiots ou homo-transphobes?
Difficile de ne pas faire le rapport avec ces ex-compagnes de militaires et de policiers français qui sont harcelées, battues, violées, voire féminicidées par leurs ex dans l’indifférence générale des médias français. Leurs plaintes ne sont pas prises car entre collègues, on se protège. Leurs témoignages à la télévision, font froid dans le dos avant de vous mettre en rage.
La situation en Espagne pourra surement sembler encore améliorable, aux yeux des Espagnols, mais en Espagne, un féminicide fait la une de la presse comme si c’était un attentat. En France, un tel crime passe en milieu de journal… sauf si le criminel est musulman ou que la police ou un.e juge « n’a pas fait son boulot », et que l’extrême droite (qui dispose de médias à sa botte financés par quelques milliardaires évadés fiscaux) en fait ses choux gras.
En France, on mettra volontiers à la une un accident de jeunes rentrant bourrés de discothèque. Sous l’impulsion du Président Chirac, la violence routière est un thème médiatique habituel. Cela n’a l’air de rien, mais cela en dit long sur le retard de la France.
Le théâtre ne fait pas exception. C’est même pire que dans les autres pans de la scène médiatique et artistique.
En Espagne, il y a des pièces de théâtre partout qui parlent de violence de genre, de patriarcat. Le théâtre contemporain vit, respire. Toutes les générations sont dans la salle.
En France, le marché du théâtre textuel ( à l’inverse du standup qui prospère) est sclérosé par des années de productions privées de divertissement du 20ème siècle, et des productions publiques focalisées sur la forme inverse, avant-gardiste voire hors-sol, pour une «élite intellectuelle». Reste une masse de passionné.e.s qui écrit des pièces qui ne seront jamais jouées (il existe quelques concours pour leur donner l’illusion d’être utiles) et d’autres qui ont préféré se consacrer au secteur du théâtre d’entreprise où le théâtre est un médium de formation et de développement de compétences relationnelles. C’est peut-être là que peuvent encore se travailler les sujets de responsabilité sociale, de diversité et inclusion. Mais encore faut-il que l’entreprise achète ce genre de formations.
Sur le fond, les producteurs de théâtre privés ou publics n’ont quasiment pas changé de répertoire depuis les années les années 60-70. Le mini-Weinstein français, Patrick Bruel jouait justement un vaudeville, dans un théâtre parisien privé spécialisé dans des auteurs bourgeois anciens tels que Feydeau, Labiche et Guitry ( vaudeville léger destiné à un public bourgeois d’avant guerre) . Le genre de pièce qui fait salle comble uniquement sur son nom, avec des places à 65 euros, 95 euros en carré VIP.
Vaudeville+ stars + billets chers, voilà la recette qui enterre le théâtre français depuis 30 ans. Dans ce milieu, la durabilité n’a pas de place. Pour gagner plus, les producteurs sont passés à la lecture de lettres avec une star de cinéma seule en scène ( mais vous payez toujours 50-60 euros la place).
Chanteur -acteur -producteur -joueur de poker, la star des années 90 Patrick Bruel a eu du mal à réaliser la gravité du tsunami de plaintes qui a déferlé sans crier gare en 2026, lui qui était tellement habitué à opérer en toute impunité depuis ses débuts dans les années 90, emmenant des femmes dans sa loge ou aux toilettes, harcelant des masseuses de spas.
Il aura fallu que Flavie Flament, star de la télé en France, ose l’accuser de viol avec soumission chimique quand elle avait 16 ans et était mannequin, pour que les autres victimes osent se manifester, y compris la directrice d’Unifrance ( organisation qui promeut le cinéma français dans le monde), ou une attachée de presse belge ( elle avait tenté de porter plainte après avoir été harcelée, mais la police belge avait cru que c’était un canular).
NB- Il est illégal en France que la police refuse une plainte, mais cela se fait encore couramment…
Il faut saluer le travail du journal indépendant Mediapart , ou de médias comme Elle Magazine, Libération, Le Parisien et d’autres qui surfent sur la vague des enquêtes de ce style, pour secouer le cocotier d’une culture française enlisée dans son patriarcat.
La France se targue d’un taux d’activité des femmes très important en Europe, mais il lui reste encore nombre de défis à relever dans le domaine de la violence sexuelle et intra familiale, l’aide à l’enfance, la condamnation des crimes sexuels, le partage des tâches domestiques. Souvent en France , le sujet du féminisme est laissé aux femmes, comme si le racisme n’était que le problème des minorités discriminées alors que cela concerne toute la société. Vous ne verrez que peu d’hommes dans les manifestations. Cette fois, l’affaire Lyhanna semble enfin créer le déclic, un an après le cas Pélicot.
Le théâtre vecteur de réflexion et de transformation
Les arts scéniques, le spectacle vivant comme le théâtre peuvent jouer un rôle important dans la pédagogie et l’ouverture des consciences à ces sujets difficiles. Je le vois en Espagne, où le théâtre reste un vecteur vivant, une agora sociétale essentielle. Les arts thérapeutiques comme la constellation familiale ( dérivée du psychodrame et de cérémonies de justice restaurative et de médiation zouloue) ont une dimension théâtrale qui montre toute la puissance du théâtre comme vecteur de réflexion, de questionnement, de transformation des paradygmes.
En France, comme par hasard, le theâtre textuel se fossilise année après année dans un modèle économique « vaudevilles facile truffés de stars pour boomers à 70 euros la place», qui font injure à l’intelligence des boomers. Quelques initiatives innovantes se tentent ci et là, et font salle comble, mais on est au niveau de l’anecdotique, du cache-misère, du baroud d’honneur. La rupture générationnelle est évidente. J’espère que des jours meilleurs viendront pour le théâtre français.
Je crois en un théâtre lieu de développement de la pensée critique, un lieu où le psychodrame permet au débat de s’incarner, à la réflexion de se déployer. J’aime le fait que toutes les générations vont au théâtre au pays de Cervantés.
C’est pourquoi tous mes derniers textes ont été écrits en espagnol et que je viens de traduire ma pièce Salle d’attente(s) en espagnol . Mais je n’oublie pas le français. Je prépare l’édition de mon roman en nouvelles Salle d’attente(s), tiré de la pièce de théâtre éponyme (qui sera prochainement montée en Espagne.)
Quand Hélène C. et moi avons voulu écrire «Salle d’attente(s)- Petites histoires du périnée», nous avions d’abord en tête l’idée d’évoquer les violences sexuelles mais aussi les violences médicales. Qui dit corps dit santé, donc soin médical. Qui dit violence dit déshumanisation, honte et tabou.
Ich bin in Mexiko geboren und aufgewachsen. Du kannst es dir wahrscheinlich vorstellen: Mein Leben konnte süß sein (wie Schokolade), sauer (wie Tajín), berauschend (wie Tequila), scharf (wie Chili) oder eine Mischung aus all dem (wie mexikaInische Süßigkeiten). So ist die Sprache meiner Heimat.
Doch dann kam der Tag, an dem ich die Werke von Victor Hugo entdeckte. Das veränderte alles. Meine Seele erwachte durch die Schönheit und Menschlichkeit seiner Texte. Plötzlich verspürte ich den Wunsch, Französisch zu lernen. Ich wurde von Leidenschaft angetrieben, und keine Mühe konnte mich davon abhalten, diese Sprache zu lernen.
Dank der französischen Literatur wurde die Welt faszinierender, schöner, ja sogar exotischer. Und was mich betrifft, so wurde ich menschlicher, bescheidener, bewusster …
Weitere Sprachen fanden ihren süßen Platz in meinem Leben, und wie Freunde begegnen wir einander, unterhalten uns und unterstützen uns gegenseitig. Ohne Portugiesisch könnte ich keine Saudade empfinden, ohne Englisch würde ich die präzisen Worte, die dem Geist Oscar Wildes entsprungen sind, nicht kennen. Meine Existenz ist reicher geworden als je zuvor.
Seit ich all diese Sprachen lerne, trage ich verschiedene Namen: Manchmal bin ich Jorge, manchmal auch Georges, Giorgio oder George. Eine solche Vielfalt finde ich auch in meinen Freundschaften, meinen Erfahrungen und – vor allem – in den Namen der Menschen, die ich geliebt habe und die mich geprägt haben.
Ich will nicht ungerecht sein, doch ich muss gestehen, dass ein besonderer Teil meines Herzens dem Französischen gehört. Ohne diese Sprache wäre mein Leben völlig anders verlaufen; ich hätte meinen besten Freund nicht kennengelernt, und ich glaube, auf Französisch habe ich intensiver geliebt.
Kann eine neue Sprache dein Schicksal verändern? Definitiv. Doch am Ende kommt alles auf mich an. Ich mache jede Sprache, die ich spreche, ein wenig süßer, berauschender, saurer und sogar schärfer. Wenn du es wagst, mit mir zu sprechen – wie mit einem Buch –, kann ich dich auf eine Reise mitnehmen: nach Mexiko oder in eine Ecke meiner surrealen Seele.
Und jetzt, während ich Deutsch lerne, entdecke ich eine neue Art, ich selbst zu sein.
~ Nací y crecí en México. Probablemente puedes imaginártelo: mi vida podía ser dulce (como el chocolate), ácida (como el Tajín), embriagadora (como el tequila), picante (como el chile) o una mezcla de todo eso (como los dulces mexicanos). Así es el idioma de mi tierra natal.
Pero luego llegó el día en que descubrí las obras de Victor Hugo. Eso lo cambió todo. Mi alma despertó gracias a la belleza y la humanidad de sus textos. De pronto sentí el deseo de aprender francés. Me impulsaba la pasión, y ningún esfuerzo podía detenerme en el aprendizaje de esa lengua.
Rendez-vous le 18 mars 2026 prochain pour une lecture (+débat+ apéro) par la co-autrice Laurence Kam-Thong de sa comédie dramatique Salle d’attente(s). Participera également Laurentine Rumolino, comédienne et professeure de théâtre au club culturel France-Madrid.
Injonctions, croyances ancestrales héritées du patriarcat, violence de genre, de guerre, médicale, gynécologique, sexuelle vue du point de vue des agresseurs et des victimes. Médecins et patients, hommes et femmes de toutes classes sociales et de toutes générations racontent leur expérience de ce corps objectifié, parfois redouté, à travers le périnée.
La lecture de quelques extraits sera suivie d’un échange avec l’autrice et les artistes. Niveau de langue du texte B2-C2.