Quand Hélène C. et moi avons voulu écrire «Salle d’attente(s)- Petites histoires du périnée», nous avions d’abord en tête l’idée d’évoquer les violences sexuelles mais aussi les violences médicales. Qui dit corps dit santé, donc soin médical. Qui dit violence dit déshumanisation, honte et tabou.

On parle de plus en plus des violences sexuelles, violences de genre, violence machiste comme on dit en Espagne , mais j’observe que le public se demande encore ce qu’est une violence médicale. Pourtant nombre de violences médicales sont aussi des violences patriarcales.
Force est de constater que les violences médicales restent un sujet méconnu , souvent limité à des phénomènes tels que les agressions contre les médecins, les erreurs médicales voire les meurtres (anges de la mort). De par les retours du public, j’ai pu constater combien le fléau ne connait aucune frontière, géographique, socio-culturelle ou économique.

Or, la frontière est la même que pour les violences sexuelles, c’est une question de respect de l’intégrité de l’autre et de consentement éclairé.
La violence médicale est une violence de l’ordinaire.
Plus ou moins (in)consciemment des soignant.e.s commettent des violences.
- effectuer un acte , surtout s’il est intrusif (injection, introduction d’instruments, etc) sans demander l’autorisation ni prévenir ou expliquer ce qui va être fait.
- imposer son jugement moral sur la vie des patient.e.s, notamment leur choix personnels ( vie sexuelle, vie familiale) , d’une part en le verbalisant puis en imposant , interdisant ou omettant sciemment des actes médicaux ou des prescriptions.
La toute-puissance du sachant médical est un critère qui revient de façon récurrente dans les ressentis des patient.e.s.

Tout ceci vous parait flou? Voici quelques témoignages véridiques que j’ai pu entendre autour de moi en particulier dans le public de Salle d’attente(s).
- une jeune femme de 23 ans s’évanouit dans les transports. Une fois aux urgences, une gynécologue lui déclare après avoir regardé une échographie » Vous voulez des enfants ? Ben, vous pouvez faire une croix dessus». ( depuis, elle en a eu deux, grâce à des médecins de qualité)
- une jeune femme est opérée en France pour un adénome au sein. Juste avant d’entrer au bloc, le chirurgien lui recommande d’enlever un grain de beauté situé sur sa clavicule. Bien après l’opération, elle découvre seule qu’en fait il a été également fait une petite greffe de peau en prélevant un bout de peau dans son dos. Elle le déduira en découvrant une mini-cicatrice mystérieuse qui la démange fortement dans le dos pendant des mois. Jamais le chirurgien ne lui en fera mention… elle non plus.
- une gynécologue française assène à une patiente » vous avez une sexualité normale…je ne vous prescris pas de test anal ou oro-pharyngé, hein? «
- une étudiante taïwanaise consulte un dentiste; quand elle se relève du fauteuil, elle apprend qu’il lui a raboté des dents saines pour créer un bridge dentaire sans lui avoir rien expliqué. Elle se sent mutilée.
- une généraliste espagnole refuse à un patient un traitement pour éviter de développer le VIH, car «s’il a une sexualité normale», il n’en a pas besoin. Son idée étant qu’avoir plus d’un partenaire tous les 6 mois , c’est de la » promiscuité sexuelle». Comme si le patient ne pouvait être dans une relation à risque du fait d’un partenaire volage et quand bien même, est-ce à dire qu’elle considère que le patient devrait être puni par la grâce divine de ses choix personnels ? On voit ici que ce médecin en oublie son serment d’Hippocrate pour jouer de sa toute-puissance médicale.
- admise aux urgences à Madrid, une patiente se voit poser une perfusion sans aucune explication ni sur le contenu de la perfusion ni ce dont elle souffre. Elle posera finalement la question a posteriori.
- une Espagnole raconte subir un examen gynécologique sans que la praticienne ne lui annonce ce qu’elle va faire. La consultation ayant duré dix minutes, la médecin aura oublié de se donner cette peine. L’introduction de spéculum ou la réalisation d’une épisiotomie ( incision du périnée) sans prévenir reste encore une violence médicale trop courante.
Précisons que ces comportements sexistes, patriarcaux et puritains ne sont pas l’apanage des médecins hommes, loin de là. Et ils peuvent être aussi racistes, xénophobes, classistes, agistes, grossophobes, homophobes et j’en passe en discrimination.

Tout comme pour les autres violences dit intrusion et souvent trauma, on retrouve le même phénomène de sidération chez les victimes, d’impuissance voire de dissociation, de déni, de doute, de honte, de culpabilité. On se dit que c’est un mauvais rêve , histoire d’évacuer ce qui vient de se passer. Cela peut s’avérer très traumatique, voire réveiller des mémoires traumatiques chez des patient.e.s fragilisé.e.s.
En France, il y eut une polémique au sujet d’une éminente gynécologue légiste qui fut dénoncée par des victimes de viols retraumatisées par ses protocoles d’examen à base de touchers indélicats et de questions brutales. Le fait d’être une femme n’est pas forcément gage de sensibilité et de délicatesse auprès des patient.e.s.

Les facteurs qui sous-tendent ce genre de violences sont souvent
- le manque de formation professionnelle ( interculturelle, juridique) qui conforte des comportements abusifs et «ethnocentriques» de la part d’un personnel soignant en position de toute-puissance.
- la violence au travail que subissent par ailleurs les personnels médicaux, sans cesse contraints d’industraliser davantage leur travail , en raccourcissant les consultations au point de devenir des robots à actes médicaux (ex: 10 minutes pour une consultation gynécologique qui inclut un frottis).
La déshumanisation de la relation patient-médecin est encouragée par la pression économique, mais pas que. Le manque de processus d’escalade et de rétrocontrôle (plainte, recours, médiation, sanction) est un vrai problème. L’omerta corporatiste ( les lobbies) sur les erreurs et mauvais comportements fait qu’ils ne sont pas traités et rectifiés comme ils devraient l’être. Les patient.e.s ne portant jamais plainte sauf cas grave, et encore. Parler reviendrait à violer le secret médical , le sien en l’occurence. Encore une intrusion de plus.
Notons que cette déshumanisation se fait d’autre part au détriment des soignant.e.s qui font face à une vision consumériste du soin médical. La médecine «gratuite» conforte certain.e.s malades dans l’idée que «tout est dû». Des patient.e.s n’hésitent pas à exiger tel ou tel produit, ou un arrêt médical.
Les violences médicales contre des membres du corps médical ont augmenté de 26% en France.
La France se distingue en prime par la culture ultra-patriarcale machiste «dite des carabins» ( internes de médecine de l’époque napoléonienne, issus de l’armée) qui continue à faire des dégâts malgré des dénonciations fracassantes grâce au phénomène MeToo .
Le sujet des violences médicales est au confluent de nombreux phénomènes cuturels, historiques, sociétaux, économiques et politiques.
L’impuissance du soignant «robotisé» rencontre celle des malades- «objectisés».
J’espère sincèrement que l’IA, en permettant de gagner en qualité et rapidité des dépistages / diagnostics/ traitement administratif , dégagera vraiment du temps «humain» entre soignant.e.s et patient.e.s.

Il y a cependant de l’espoir dans cet océan de grisaille. Les élèves en médecine en France sont parait-il désormais évalué.e.s sur leur relationnel auprès des malades et des chartes de bonne conduite ont finalement été mises en place. Les associations de gynécologues françaises ont signe une charte. La formation des patient.e.s et des médecins ainsi que la mise en place de garde-fous sont fondamentaux.
La culture carabine recule également depuis MeToo, il était temps. Les femmes deviennent majoritaires dans les professions médicales. Encore fallait-il qu’elles soient sensibilisées à refuser les vieux réflexes archaïques machistes au lieu de les répéter par tradition.

Le combat culturel continue. Un récent livre sorti début avril 2026 étudie le phénomène des erreurs médicales en France, 30 000 morts par an selon l’auteur. Nous voici dans l’ultime de la violence médicale accidentelle. ( «Le Scandale des accidents médicaux», par Pr. Marc Tadié)
Pas moins de 160 000 personnes sont victimes chaque année d’accidents médicaux, dont 30 000 qui en décèdent, selon des associations. ( France info)
Un autre changement culturel qu’il faut absolument réussir si on veut mieux prévenir les erreurs médicales et sauver des vies dans le futur. En effet, les études montrent que les pays où les erreurs sont moins diabolisées, où le médecin peut plus facilement admettre ses failles, parviennent plus facilement à améliorer leurs processus de prévention et à diminuer significativement les accidents et les erreurs médicales.

Comment éviter cela à notre niveau individuel de patient.e ou d’aidant.e familial.e?
Sans se comporter comme un consommateur, je crois qu’adopter une posture assertive est importante. Avant de monter sur ses grands chevaux, oser se renseigner, montrer au médecin qu’on connait ses droits, me parait essentiel.
Parfois, les médecins disent éviter de soulever le sujet car des malades «ont peur de savoir ou de voir «. Je pense que c’est un mauvais réflexe, le médecin doit proactivement proposer d’informer, de façon à responsabiliser le malade. Même les enfants peuvent comprendre bien plus qu’on ne le croit.
Oser demander ce que le praticien va faire lui rappelle qu’on est un sujet, pas un objet.
- connaitre ses droits
- se former
- oser poser des limites
- ne pas avoir honte
- oser signaler les comportements anormaux
Je précise que si j’ai été victime de quelques violences médicales enfant (pensons à expliquer les choses aux enfants aussi ! ) qui m’ont donné une phobie médicale (surtout hospitalière) qui a duré longtemps, je suis depuis tombée sur une immense majorité de praticien.nes professionnel.les, les meilleur.e.s étant assurément les soignant.e.s qui communiquent proactivement avec vous, qui vous traitent comme une personne sensible.

Je me souviens d’un remarquable chirurgien dentiste parisien qui vous expliquait même les sensations qu’on pouvait potentiellement ressentir avant de procéder. Quand j’étais enfant, avant de m’opérer, il m’avait montré la radio de mes dents et expliqué tout ce qu’il allait faire et pourquoi. Plus tard à l’âge adulte, j’ai eu la chance d’être de nouveau opérée par lui. Je me souviens de sa voix aimable, détendue, rassurante et de ses gestes ultra précis et professionnels.
Je me rappelle aussi une dentiste qui m’avait demandé si je voulais des composites ou des amalgames dentaires, en m’expliquant les avantages et inconvénient de chaque matériau.
Il est possible d’avoir une relation saine adulte-adulte entre patient.e et médecin.
Notre idée était donc d’ouvrir la discussion , de briser le cycle de la honte sur ces sujets délicats, intimes voire traumatiques. Ce qui n’empêche pas de le faire avec des touches d’humour ( satirique, cynique, auto-dérision, ironique…).
Avec ma co-autrice Hélène C, avons donc écrit 13 monologues qui explorent différentes situations du point de vue de patient.e.s ou médecins, des hommes, des femmes, des jeunes, des seniors. Ce sont des monologues qu’on peut combiner et adapter facilement avec un minimum d’ 1 acteur et d’ 1 actrice. Contactez-moi pour en savoir plus.
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